Les crises grecques (1) : Racines et premier plan d’aide

 Une quantité considérable d’informations sort tous les jours sur la crise grecque, véhiculant souvent un agrégat d’informations partielles limitées à l’une de ses multiples facettes. En ressort, en général, une simplification des faits et évènements, qui aboutit sur des interprétations parcellaires et des réactions moralisatrices imparfaites. On évoque, dans la majorité des échanges, la paresse des Grecs, leur corruption, leur clientélisme. Mais qu’en est-il vraiment ? La Grèce, qui compte plus de 11 millions d’habitants, vit aujourd’hui une grave crise économique. Toutefois, la source de cette crise, dévoilée en 2009, prend ses racines bien plus tôt, et peut être analysée sur plusieurs décennies de mauvaises décisions politiques.

 

L’historique politique depuis la chute des Colonels

Les premiers protagonistes de la crise sont les gouvernements successifs, tant de gauche que de droite, qui dirigèrent le pays depuis la chute de la junte militaire, en 1974. Succède à la dictature la démocratie, conduite par le parti conservateur de droite Nouvelle Démocratie de K. Karamanlis, de 1974 à 1981. Karamanlis prône l’interventionnisme économique. Ainsi, il prend contrôle de la Banque commerciale et de la Banque ionienne. Les compagnies de transport public et la compagnie aérienne Olympic Airways sont nationalisées. Au total, c’est 34% de la population active qui travaille pour l’État. C’est aussi le début des décisions dirigées vers une entrée de la Grèce dans la communauté européenne. Le 28 mai 1979, la Grèce signe le traité d’adhésion à la Communauté Économique Européenne (CEE), et l’intègre officiellement le 1er janvier 1981. La même année, le nouveau parti socialiste PASOK d’Andréas Papandréou, dont les principes sont l’indépendance nationale et le pouvoir du peuple, remporte les élections. Allant à contre sens de ses promesses électorales, le Pasok garde le cap sur l’entrée dans la CEE. Dès 1981, le parti mène une politique sociale bienveillante dans les conventions collectives et la sécurité sociale, accompagnée d’une hausse des salaires. La productivité et la compétitivité des entreprises grecques sont en baisse. Entre 1981 et 1982, le déficit de la balance commerciale passe de 2410 à 4491 milliards de dollars. Le taux de chômage, évalué à 4% en 1982, est de 8.10% en 1984. En tentant de pallier la situation, le gouvernement Papandréou dévalue la drachme de 12%, lance des travaux publics et octroi des prêts gratuits aux entreprises grecques. De 1981 à 1991, relativement au deutsche mark allemand, la drachme grecque sera graduellement dévaluée de 100%. La dette publique double de volume. En 1989, plusieurs procès impliquant le premier ministre et certains de ses proches mettent en lumières la corruption endémique et le clientélisme pratiqués en Grèce. Le 18 juin 1989, les électeurs Grecques sont appelés à voter aux élections législatives. Pour la première fois en huit ans, le PASOK est devancé par Nouvelle Démocratie, mené par Constantin Mitsotakis. Aucune majorité stable n’émerge jusqu’à l’alliance politique insolite entre Nouvelle Démocratie et le Parti communiste Grec du premier juillet 1989. Le lendemain, le nouveau premier ministre conservateur Mitsotakis monte au pouvoir, et engage directement une politique d’austérité : gel des salaires et privatisation de plusieurs entreprises nationales, dont la société de télécommunication OTE et Olympic Airways. Toutefois, la rigueur du nouveau gouvernement s’avère inefficace. Opposé à un système clientéliste incassable, à une opinion publique défavorable et à des tensions au sein de son propre parti, Mitsotakis est devancé aux élections législatives de 1993 par le parti Pasok de Papandréou, qui reprend le pouvoir après trois ans d’absence. Le retour du mouvement socialiste au pouvoir n’est pas plus convaincant. La rupture avec les politiques de rigueur engagées par Mitsotakis résulte en un accroissement de la dette et à une nouvelle chute de 30% de la drachme. Suite au départ d’Andréas Papandréou en 1996, le nouveau premier ministre Kostas Simitis pratique une politique dite néo-libérale, visant l’intégration de la Grèce dans l’Euro zone et l’organisation des Jeux Olympiques. Il fait construire, grâce aux aides européennes, des infrastructures durables, sans toutefois réussir à contrôler la corruption et les scandales. Kostas Simitis, à l’instar de la gauche, prône l’interventionnisme de l’État. Plus de 35% des emplois proviennent du secteur public. Les salaires et les pensions sont augmentés, ce qui augmente logiquement la dette. La Grèce rejoint la Zone Euro en 2000 en fournissant de fausses déclarations, divisant par deux le chiffre de son déficit public.En 2004, la victoire de Kostas Karamanlis aux élections, neveu du fondateur de Nouvelle démocratie, ramène la droite au pouvoir pour une durée de cinq ans. Occupé à boucler la préparation des Jeux Olympiques, le gouvernement de droite poursuit la même politique sans pouvoir réguler ni l’endettement, ni les scandales, ni le chômage. D’importantes manifestations, le cout de la vie, le haut taux de chômage et la mauvaise gestion d’incendies dévastateurs détériorent l’image du gouvernement.Le 4 octobre 2009, la droite est dépassée aux élections législatives par le parti Pasok du socialiste Georges Papandréou. Récemment élu, le gouvernement dévoile le déficit de l’année 2009, qui s’élève à 13.6% des sorties économiques. Les déficits de 2006 et 2007 sont aussi plus larges que les chiffres avancés par la droite. Les marchés financiers, influencés par la crise de 2007 et 2008, vendent les obligations grecques. Les couts d’emprunts du pays explosent, alors qu’il avait pu, pendant une décennie, emprunter à des taux similaires à ceux de l’Allemagne. Le pays, incapable de se financer sur les marchés et portant une dette de 350 milliards d’euros, fait appel à l’aide européenne et au FMI.

 

Le premier plan d’aide

Le 2 mai 2010, après plusieurs semaines de négociations, l’Union Européenne, le Fond Monétaire International et la Grèce parviennent à un accord d’aide de 110 milliards d’euros, dont 80 milliards à la charge des pays de la Zone Euro et 30 milliards financés par le FMI. Cet accord, ou mémorandum d’entente, est déboursé trimestriellement sur la base des progrès évalués par les indicateurs spécifiques du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne (aussi appelée Troïka). Le FMI, selon un rapport publié en 2010, concluait que la Grèce pourrait, en entreprenant une série de réformes, commencer à gérer la totalité de sa dette.

En contrepartie, le gouvernement Papandréou propose un plan d’économies de 30 milliards d’euros, visant à durcir l’austérité et à libéraliser l’économie, qui est voté par le parlement grec le 29 juin. Il impose une réduction massive de la masse salariale des fonctionnaires (minimum de 800 millions d’euros en 2011), une révision des mesures sociales, notamment associées aux retraites, ainsi que la mise en place d’un régime fiscal plus exigeant. De plus, le gouvernement accorde aux entreprises le droit de licencier plus de 2% de leurs effectifs par mois, une mesure jusque-là interdite.

Toutefois, début 2011, lorsque les politiques d’austérité entrent en conflit avec le besoin de gain politique, la Grèce semble perdre son appétit pour les réformes. Malgré la pression des créanciers européens, les préoccupations électorales du gouvernement l’empêchent d’appliquer toutes les recommandations de la Troïka. Face à la pression des groupes professionnels dépendant des subventions publiques, et devant les manifestations populaires monstres, le gouvernement choisit d’alléger l’austérité prônée par l’Europe.

Les résultats sont décevants. Depuis 2009, le PIB réel du pays a diminué de plus de 20%, dépassant largement les projections du FMI. Les recettes de l’État, sensées augmenter suite aux réformes, s’effondrent devant le manque de volonté politique et les grèves des collecteurs d’impôts. Les mesures d’austérité, sensées accompagner le plan d’aide, touchent les plus faibles ainsi que les PME. Au total, plus de 180 000 petites et moyennes entreprises déclarent faillite. Le chômage, évalué à 9.2% en 2009, atteint 23% en 2011. Face à ces résultats, le gouvernement reconnait son impossibilité de se sauver de la faillite. Les partis d’opposition condamnent Georges Papandréou pour son approbation sans négociation des conditions de la Troïka. Il se voit alors obligé de nommer, comme ministre des finances et vice premier ministre, Evangélos Venizélos, son adversaire au sein du PASOK. Devant l’embarras, l’UE et le FMI s’engagent dans un second sauvetage de la Grèce.

Par Ivan Faure

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