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Quelle neutralité pour la Suède durant la Seconde Guerre mondiale?

En dépit des traditions historiques et des ambitions portant les pays nordiques vers la neutralité, la Suède fut le seul d’entre eux à demeurer officiellement neutre durant la Seconde Guerre mondiale.  Cette synthèse présente d’abord les facteurs qui permirent à la Suède de préserver cette neutralité, mais également les entorses nécessaires pour maintenir cette position en période de crise.  Ainsi, sa neutralité fut tordue au gré de l’évolution de l’équilibre des puissances et par la nécessité de protéger son économie nationale.

La sécurité et l’économie suédoise avant la guerre

Après la Première Guerre mondiale, la Suède, qui est restée neutre lors du conflit, est dans une position enviable.  Sa sécurité est assurée par une relation amicale avec ses voisins scandinaves, la création de la Finlande et des pays Baltes, États tampons l’isolant de la traditionnelle menace russe, et par la faiblesse généralisée de l’Europe[1].

La neutralité suédoise est appuyée par la diversification de ses partenaires commerciaux.  Le Royaume-Uni représente le marché extérieur le plus important pour la Suède, suivi de l’Allemagne, des États-Unis et des autres pays nordiques[2].  De l’Allemagne, qui représente 20% de son commerce extérieur, la Suède importe des produits manufacturés, des produits chimiques, des textiles, du charbon et du coke, combustibles dont dépend l’autonomie de l’industrie suédoise.  Elle exporte en retour principalement du minerai de fer et des machines-outils[3].

La Seconde Guerre mondiale

Au début de la Seconde Guerre mondiale, tous les pays nordiques – Danemark, Islande, Norvège, Suède et Finlande – entendent préserver leur neutralité.

Mais la Finlande est envahie par l’Union soviétique en novembre 1939.  Elle joint ensuite les pays de l’Axe et sert de tremplin à l’invasion du Nord de l’URSS lors de l’opération Barbarossa[4].

Le Danemark et la Norvège sont envahis par l’Allemagne en avril 1940.  L’Islande est occupée préventivement par les Britanniques en mai 1940, puis par les Américains, et entre officiellement en guerre en décembre 1941. Dès lors, comment expliquer le maintien de la neutralité suédoise dans cette tourmente continentale?

Europe at the height of Axis success (2015)
Wikimedia Commons

C’est que la Suède devient un partenaire économique vital pour l’Allemagne nazie[5].  L’imposante machine de guerre allemande dépendait démesurément de ses importations de minerai de fer suédois, constituant environ 50% des 20 millions de tonnes importées annuellement[6], soit 9 millions en 1942 et 10.1 millions en 1943[7].  Selon les estimations britanniques, la rupture de ce commerce dans les premiers mois de la guerre aurait forcé la cessation du conflit[8].

En réalité, l’invasion allemande du Danemark et de la Norvège était largement motivée par la préservation de la relation économique avec la Suède, le contrôle de la Baltique étant essentiel au maintien des livraisons de fer passant par le port suédois de Luleå en été.  Et en hiver, le minerai est acheminé par le port norvégien de Narvik, relié aux régions minières suédoises par voie ferroviaire[9]. Pour l’Allemagne, la neutralité de la Suède est une bonne affaire, car cette dernière est l’État scandinave qui détient le plus grand potentiel de résistance militaire, ses mines de fer sont éloignées des principales zones de peuplement, et Moscou, alors alliée à Berlin, souhaite le maintien de la neutralité suédoise pour préserver une forme d’équilibre nordique[10].  Malgré l’hostilité idéologique au principe de neutralité chez les Nazis, force est de reconnaître son intérêt :  le commerce des nations neutres n’est pas ciblé par les marines et aviations ennemies[11].  C’est aussi une bonne affaire pour la Suède, dont la banque centrale (Riksbank) aurait absorbé près de 15 tonnes d’or belge et néerlandais entre 1942 et 1944[12].

La Suède est néanmoins vulnérable.  Elle entame alors un réarmement massif, accordant 2/3 de ses dépenses publiques au domaine militaire pour l’année 40-41[13].  Mais alors que l’Allemagne étend ses conquêtes européennes, celle-ci devient de moins en moins dépendante des importations suédoises, alors que la Suède dépend toujours de son partenaire allemand pour réarmer[14].  Surtout, le commerce américain et britannique n’est plus accessible en raison de la mise en place du barrage de Skagerrak, barrière de mines navales coupant la mer Baltique de la mer du Nord[15].  L’Allemagne devient alors le principal marché extérieur de la Suède, absorbant avec les pays occupés près de 90% de ses exportations et fournissant 80% de ses importations[16].  La Suède arrive toutefois à compenser les pertes chez les fournisseurs occidentaux en s’approvisionnant chez les pays occupés d’Europe continentale[17].  Le pétrole et le caoutchouc font exception, et serviront de levier allié pour faire chanter la Suède dans la deuxième phase du conflit[18].

Cette dépendance plutôt unilatérale commande certaines concessions.  En été 1940, la Suède permet le transit par son territoire de soldats allemands en permission.  En 1941, au sommet de sa vulnérabilité, elle permettra le passage d’une division allemande complète, en armes – la 163e division (Engelbrecht)[19] – vers le théâtre finlandais en vue de l’Opération Barbarossa – décision fort impopulaire auprès d’un public suédois largement antinazi[20], et entrainant presque l’abdication du roi Gustav V[21].  Durant la période s’étendant entre l’entente germano-suédoise de l’été 1940 et la fin des accords de transit en 1943, 2 millions de permissionnaires, 591 wagons et 8865 tonnes de matériel ont voyagé entre l’Allemagne, la Finlande et la Norvège à travers le réseau ferroviaire suédois[22].  De plus, les livraisons allemandes du matériel nécessaire au réarmement suédois sont conditionnées sur la perpétuation de cet accord.

Lorsque le vent tourne en 1943, la Suède, réarmée et en position moins précaire, peut annuler ses ententes avec l’Allemagne sur le transit de soldats (le 15 août).  La neutralité suédoise a été malmenée pour des raisons économiques et conjoncturelles, et non par sympathie envers les Allemands.  À l’été 1941, la préparation de l’opération Barbarossa menaçait de compléter « l’encerclement » de la Suède, entrainant à nouveau la Finlande dans la guerre.  C’est dans cette période de vulnérabilité maximale que les concessions les plus importantes furent accordées.  Après d’importants revers allemands (Stalingrad) et l’entrée en guerre des États-Unis[23], les rapports de force ont changé, et les exigences pesant sur le commerce suédois viennent désormais des deux camps.  Plus la guerre avance, plus la Suède envisage son avenir économique dans un après-guerre dominé par les alliés.  Devant les pressions américaines, elle réduit graduellement le volume de ses échanges annuels avec l’Allemagne pour le minerai de fer et le roulement à bille, jusqu’à leur cessation totale en 1944[24].  Dans ce jeu de balancier, elle arrive à nouveau à compenser les pertes grâce à la demande générée par l’invasion alliée de la Normandie[25]. Le revirement s’accompagne de gestes de plus en plus ouvertement favorables aux pays occupés par l’Allemagne :  entrainement de « forces de police » norvégiennes (très militarisées)[26] sur le territoire suédois et avec des armements locaux, efforts de modération auprès du gouvernement allemand, médiation entre la Finlande et l’URSS[27]

Ainsi, au-delà de l’image admirable émanant de certains ressortissants suédois tels le diplomate Raoul Wallenberg[28] et le comte Folke Bernadotte[29], l’histoire de la Suède durant la Seconde Guerre mondiale démontre bien les contorsions nécessaires pour préserver une neutralité sous pression.

Par Daniel Beauregard
Professeur d’histoire au Collège Jean-de-Brébeuf

 

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Bibliographie

Ekman, Stig. « LA POLITIQUE DE DÉFENSE DE LA SUÈDE DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE ». Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et des conflits contemporains 32, no 126 (1982): 3‑36.

Fritz, Martin. « LES RELATIONS ÉCONOMIQUES GERMANO-SUÉDOISES DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE ». Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale 28, no 109 (1978): 33‑58.

Hagglof, M. Gunnar. « A Test of Neutrality: Sweden in the Second World War ». International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-) 36, no 2 (1960): 153‑67. https://doi.org/10.2307/2612040.

Leitz, Christian, et Nathalie Marques-Léal. « LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DES RELATIONS ENTRE L’ALLEMAGNE NAZIE ET LES PAYS NEUTRES EUROPÉENS: pendant la Seconde Guerre mondiale ». Guerres mondiales et conflits contemporains, no 194 (1999): 7‑28.

Mousson-Lestang, Jean-Pierre. « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE: pendant la Deuxième Guerre mondiale ». Guerres mondiales et conflits contemporains, no 194 (1999): 61‑78.

Sundelius, Bengt. « Sweden: Secure Neutrality ». The Annals of the American Academy of Political and Social Science 512 (1990): 116‑24.

Zetterberg, Kent. « LE TRANSIT ALLEMAND PAR LA SUÈDE DE 1940 A 1943 ». Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale 28, no 109 (1978): 59‑80.

 

Références

[1] Bengt Sundelius, « Sweden: Secure Neutrality », The Annals of the American Academy of Political and Social Science 512 (1990): 116‑24.

[2] En 1938, son commerce extérieur s’élève à 3925 millions de couronnes.  Martin Fritz, « LES RELATIONS ÉCONOMIQUES GERMANO-SUÉDOISES DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale 28, no 109 (1978): 33‑58.

[3] Et à plus faible degré, des produits alimentaires et forestiers. Fritz.

[4] Vaincue, elle est contrainte de participer à la lutte contre l’Allemagne lors de la dernière année de la guerre.

[5] D’autant qu’en déclenchant la guerre, l’Allemagne s’aliène bon nombre de partenaires commerciaux traditionnels ou potentiels.

[6] M. Gunnar Hagglof, ‘A Test of Neutrality: Sweden in the Second World War’, International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), 36.2 (1960), 153–67 <https://doi.org/10.2307/2612040>.

[7] Hagglof.

[8] Christian Leitz and Nathalie Marques-Léal, ‘LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DES RELATIONS ENTRE L’ALLEMAGNE NAZIE ET LES PAYS NEUTRES EUROPÉENS: Pendant La Seconde Guerre Mondiale’, Guerres Mondiales et Conflits Contemporains, 1999, 7–28.

[9] La directive Weserübung, prévoyant l’invasion des deux États scandinaves, mentionne comme l’un de ses 3 principaux objectifs la préservation des livraisons de fer suédois. Leitz and Marques-Léal.

[10] Hagglof, « A Test of Neutrality ».

[11] Leitz and Marques-Léal. « LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DES RELATIONS ENTRE L’ALLEMAGNE NAZIE ET LES PAYS NEUTRES EUROPÉENS ».

[12] L’Allemagne payant avec l’or volé aux Juifs et aux banques centrales des pays conquis. Leitz and Marques-Léal.

[13] Et appelant sous les armes des centaines de milliers de soldats. Stig Ekman, « LA POLITIQUE DE DÉFENSE DE LA SUÈDE DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et des conflits contemporains 32, no 126 (1982): 3‑36.

[14] Hagglof, « A Test of Neutrality ».

[15] Un accord est conclu avec Londres et Berlin pour permettre un commerce transatlantique limité (commerce de Göteborg). Jean-Pierre Mousson-Lestang, « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE: pendant la Deuxième Guerre mondiale », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 194 (1999): 61‑78., Fritz, « LES RELATIONS ÉCONOMIQUES GERMANO-SUÉDOISES DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE ».

[16] Fritz, « LES RELATIONS ÉCONOMIQUES GERMANO-SUÉDOISES DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE ».

[17] Par exemple, la Pologne fournit le coke et le charbon perdus en Grande-Bretagne. Fritz

[18] Fritz

[19] Mousson-Lestang, « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE ».

[20] Hagglof, « A Test of Neutrality ».

[21] Mousson-Lestang, « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE ».

[22] Kent Zetterberg, « LE TRANSIT ALLEMAND PAR LA SUÈDE DE 1940 A 1943 », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale 28, no 109 (1978): 59‑80.

[23] En décembre 1941. Mousson-Lestang, « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE ».

[24] Mais tout en s’efforçant de compenser les coupures aux produits essentiels à l’effort de guerre allemand (roulement à bille, minerai de fer) par des denrées et de la machinerie qui permettent néanmoins un usage militaire

[25] Mousson-Lestang, « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE ».

[26] Hagglof, « A Test of Neutrality ».

[27] Mousson-Lestang, « LA NEUTRALITÉ DE LA SUÈDE ».

[28] « Juste parmi les nations », son réseau a permis le sauvetage de dizaines de milliers de juifs hongrois grâce à la distribution de sauf-conduits lorsque les allemands appliquent la Shoah en Hongrie.

[29] Vice-président de la Croix rouge ayant œuvré pour la libération de prisonniers des camps de concentration.

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