Les nouveaux défis de Reporters sans frontières

Au cours de la décennie des années 1970, apparaît une nouvelle génération d’organisations non gouvernementales, dont le mandat passera de l’aide aux blessés de guerre avant les années 1950, à l’aide au développement à travers le monde (Ryfman, 2009, p. 12-14). Reporters sans frontières de son côté, choisit plutôt de se porter à la défense d’une catégorie cible d’individus : les journalistes.

L’organisation est fondée en 1985 par quatre journalistes de Montpellier, en France : Robert Ménard, Émile Jubineau, Jacques Molémat et Rémy Loury (Borlongan, 2012). À une époque et dans un contexte où la moitié de la population planétaire n’aurait pas encore accès à une information libre (Reporters sans frontières, 2016) et où les dons aux ONG sont de moins en moins notables (Le Monde, 2011, p. 47), RSF se donne le mandat de promouvoir et de défendre la liberté de l’information, et ce depuis maintenant 30 ans (Reporters sans frontières, 2016).

Reporters sans frontières se porte également à la défense des Droits humains et l’organisation s’est notamment distinguée dans la défense de ces droits au Tibet. En effet en 2008, Reporters sans frontières appelait à un boycottage de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin afin de dénoncer la répression du gouvernement chinois envers le Tibet. Reporters sans frontières semble avoir une tendance à dépasser son mandat de défense de la liberté de presse et à élargir celui-ci à la défense de la liberté d’expression dans le monde (Louédec, 2009).

Basée à Paris, RSF est dotée d’un statut consultatif auprès de plusieurs organisations telles que l’Organisation des Nations Unies, l’Organisation internationale de la Francophonie, l’Unesco et le Conseil de l’Europe. Chaque jour, des rapports et des communiqués traitant de l’état de la situation journalistique dans le monde sont publiés par RSF, et ce dans plusieurs langues (Reporters sans frontières, 2016). RSF utilise également les médias sociaux comme plateforme de communication de son information (Borlongan, 2012).

En plus d’envoyer des journalistes sur le terrain afin de recueillir des informations sur la liberté de presse ou d’aider les journalistes dans le besoin, Reporters sans frontières a également lancé une opération de parrainage en 1989, opération toujours en place aujourd’hui. Il s’agit d’encourager les médias occidentaux à “adopter” un journaliste emprisonné pour ses opinons, en informant leurs lecteurs sur l’évolution du dossier du journaliste, et ce dans le but d’obtenir sa libération. Le journaliste russe Sergueï Kouznetsov, parrainé par Radio France, avait d’ailleurs été libéré en 1990 grâce à ce programme (Donnadieu, 1993).

Reporters sans frontières se donne donc comme mission la surveillance de l’abus des journalistes et de la liberté de la presse à travers le monde, mission qui comporte de plus en plus de responsabilités et de défis.  RSF est présente dans des environnements qualifiés d’hostiles, tels les zones de combats, les zones sinistrées, mais également dans des pays où les autorités imposent des restrictions strictes aux médias. De plus en plus, des témoins qui coopèrent avec Reporters sans frontières sont d’ailleurs vus sur des photographies portant des gilets pare-balles ainsi que des casques (Borlongan, 2012).

Bien que le nombre de journalistes tués dans l’exercice de leurs fonctions ait tendance à diminuer, nous assistons à une transformation de la violence faite envers ceux-ci, se manifestant par l’accroissement de l’instrumentalisation des actes de violence, notamment par l’emploi de mises en scène de menaces et de décapitations filmées.  Une dimension barbare s’est installée dans les exactions contre des journalistes, où les motifs d’enlèvement sont de dissuader les regards extérieurs et d’empêcher l’information indépendante.

Depuis 2012, la Syrie se situe systématiquement dans le sombre palmarès des pays les plus meurtriers pour les journalistes.  En plus du groupe État islamique, le gouvernement syrien et d’autres groupes radicaux détiennent certains journalistes. En 2014, ce sont 15 journalistes qui ont été tués en Syrie et plus de 27 qui ont été enlevés (Reporters sans frontières, 2014). Les zones assiégées par le groupe État islamique en Irak et en Syrie sont considérées comme les zones les plus dangereuses pour les journalistes, qui sont personnellement fichés, traqués, enlevés et tués. Des « trous noirs de l’information » sont apparus suite à l’implantation d’une dictature de l’information, notamment à Mossoul (nord-ouest de Bagdad), où la plupart des journalistes sont présentement en exil de la ville par peur de représailles (Reporters sans frontières, 2014). C’est ainsi que la peur s’est installée chez les différentes rédactions à travers le monde, qui sont de plus en plus réticentes à déployer du personnel en Syrie en raison des risques encourus par les reporters (Reporters sans frontières, 2015). Ce sont ces contextes qui justifient l’existence de RSF.

Depuis 2014, Reporters sans frontières a entamé des programmes où les journalistes au Sénégal, en France, au Tadjikistan, en Tunisie et aux États-Unis, peuvent apprendre à chiffrer leurs données pour se protéger lorsqu’ils sont sur le terrain. Ce chiffrement permet aux journalistes de brouiller leurs données de communications, et ainsi éviter de dévoiler leur localisation (Snatchedfrom the front line, 2014).

Par ailleurs, bien que nous assistions à une féminisation du métier de journaliste (Marchetti, s.d.), la profession de reporters à l’étranger comporte une dimension risquée pour ces femmes qui sont confrontées à une profession périlleuse, tout particulièrement dans les zones de guerre, où elles peuvent devenir la cible d’harcèlement sexuel ou de viol. Les dangers auxquels elles sont exposées sont différents de ceux de leurs collègues masculins (Matloff, 2007). Les résultats d’une étude de l’International Women’s Media Foundation (IWMF), menée entre août 2013 et janvier 2014 auprès de 977 femmes journalistes, énonçaient qu’une femme sondée sur deux avait déclaré avoir été victime de harcèlement sexuel dans le cadre de son travail (Reporters sans frontières, 2015). La situation des femmes journalistes en Irak dépeint cette sombre réalité. Depuis 2003, la guerre d’Irak, amenant avec elle des médias étrangers et des agences de presse étasuniennes, a permis à plus de journalistes irakiennes d’être présentes dans le milieu journalistique. Néanmoins, celles-ci sont victimes d’ostracisme dans une société conservatrice, où la femme n’a pas sa place dans tous les domaines. En plus d’exclusion sociale, certaines d’entre elles sont aussi la cible de groupes terroristes et des forces armées américaines ou irakiennes qui, paradoxalement, les identifient comme collaboratrice de certains groupes plus radicaux, auprès desquels elles auraient sollicité une entrevue (Hussein, 2013). Entre 2003 et 2011, douze journalistes irakiennes ont été tuées et quatre autres ont été victimes de violence, dont deux par les forces de l’armée américaine et irakienne après des arrestations illégitimes. Avec la montée d’un extrémisme islamiste en Irak, de nouvelles formes de violence symbolique se sont installées, notamment en ce qui a trait à l’obligation pour ces femmes de porter le voile intégral (Hussein, 2013).

Bien que la libre circulation de l’information soit le fief du 21e siècle, RSF doit relever des défis de plus en plus exigeants en ressources et contrer les abus vis à vis les journalistes, en plus de s’assurer année après année, guerre civile après guerre civile, de la liberté des médias pour garantir un flot d’information constant et avidement réclamé par la population mondiale .

Bérangère Desfonds et Geneviève Péladeau-Gervais
Diplômée en sciences humaines du Collège Jean-de-Brébeuf

 

Bibliographie

Borlongan, K. (2012). Frontline: NGOs and the changing nature of news witnessing from disaster and conflict zones (Thèse de doctorat, Université McGill, Montréal, Québec). Repéré à http://digitool.library.mcgill.ca/R/-?func=dbin-jump-full&current_base=GEN01&object_id=106598

Donnadieu, J-L. (1993). La liberté de l’information dans le monde: l’association Reporters sans frontières veille. Communication et langues, 1(95), 17-25. doi: 10.3406/colan.1993.2409

Hussein, H. (2013). Pouvoir, capacité d’agir et violence envers les femmes dans le travail journalistique en Irak. Recherches féministes, 1(26), 171-184. doi : 10.7202/1016902ar

Lefèvre, S. (2011). ONG et cie: mobiliser les gens, mobiliser l’argent. Paris, France : Presses universitaires de France: Le Monde.

Louédec, A. (2009). Reporters sans frontières et les Droits de l’homme au Tibet. Outre-Terre, 1(21), 59-65. doi: 10.3917/oute.021.0059

Marchetti, D. (s.d.). Presse, journalisme et journalistes. DansUniversalis. Repéré à http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/presse-journalisme-et-journalistes/

Matloff, J. (2007). Unspoken: Foreign correspondents and sexual abuse. Columbia JournalismReview, 46(1), 22-23.

Reporters sans frontières. (2014). Bilan des violences contre les journalistes. Repéré à https://rsf.org/sites/default/files/bilan-2014-fr.pdf

Reporters sans frontières. (2015). Guide pratique de sécurité des journalistes : Manuel pour reporters en zones à risques. Repéré à https://rsf.org/sites/default/files/guide_journaliste_2015_rsf_fr_web_1.pdf

Reporters sans frontières. (2016). Présentation. Repéré à https://rsf.org/fr/presentation-0

Ryfman, P. (2009). Les ONG. Paris, France : La découverte.

Snatched from the front line. (2014). Newsweek Global, 162(18), 1-6.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *