Unir les Scandinaves ou les familles royales et nobles? L’Union de Kalmar 1397-1523 (IIe partie)

Union de Kalmar
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Dans le texte précédent, je vous ai présenté les circonstances favorisant la création de l’Union de Kalmar. Outre ces circonstances, l’action et la volonté humaine furent nécessaires dans ce processus. Les royaumes de Scandinavie furent unis sous l’égide d’une femme du Danemark, Margrethe Valdermarsdotter. Elle parvint à ce résultat en bénéficiant  d’une suite d’événements politiques et familiaux rocambolesques.  Dans cette région d’Europe, vous le constaterez, on aimait jouer au trône musical.

Le tout débute en Norvège, en 1319. Magnus IV y est élu roi et, la même année, grâce a ses liens de parentés en Suède, il obtint aussi la couronne de ce royaume. Dans ces deux Royaumes, le Conseil royal, constitué de nobles, s’assurait de limiter l’autorité royale, surtout en Suède où on lui associa un DROTS (Régent).  Malgré ce contrôle, le double couronné, enthousiaste, se lança dans une guerre contre le  Danemark, afin de reprendre le sud du territoire suédois,  dont la Scanie.[1]  Un problème survint.  Magnus, aimant trop la Suède, négligea son royaume de Norvège.  La noblesse norvégienne, en colère, exigea que Magnus cède sa couronne à son cadet, le très jeune Hâkon (3 ans), devenant Hâkon VI de Norvège.

Hâkon VI, roi de Norvège,  épousa, en 1363, Margrethe, la fille du roi du Danemark, Valdemar IV.  Valdemar et Hâkon s’allièrent alors pour reconquérir les territoires perdus par les Danois en Suède, ceux que Magnus, le père de Hâkon, avait reconquis précédemment. Valdemar devenait roi de Suède en plus du Danemark.  Pour récompenser son gendre Hâkon, il le désigna comme vice-roi afin qu’il dirige la Suède en son nom. Hâkon fit alors une bévue.  Ayant probablement du remord[2] d’avoir vaincu son père Magnus, il désigna ce dernier comme son régent.  Ce qui déplut à Valdemar qui finalement retourna père et fils en Norvège sous haute surveillance    [3].  Cependant, le Danemark profita peu de sa victoire. Le neveu de Magnus IV, Albert de Mecklembourg fut élu roi de Suède par la noblesse suédoise, qui lui désigna aussi, pour le contrôler, un régent.  Albert avait fait alliance avec des dizaines de villes de la Ligue hanséatique pour combattre le Danemark et cette alliance fut victorieuse.  Mais Valdemar, pugnace, reprit une partie des territoires perdus face à la Ligue et seul son décès, en 1375, l’interrompit.  C’est à ce moment que Margrethe entre en scène.

L’Union fondée par une femme : Margrethe Valdermarsdotter.

Par Hans Peter Hansen — Niels Bache’s Nordens Historie, 1884, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14586

Margrethe était donc la fille du roi du Danemark, Valdemar IV (1320-1375) et épousa le roi de Norvège (et temporairement vice-roi de Suède en 1362-1363), Hâkon VI (1340-1380), de qui elle eut un fils, Oluf (1370-1387).  Au décès de Valdemar (1375) et de Hâkon (1380) Oluf devenait successeur au trône pour les deux royaumes, mais trop jeune pour régner, sa mère Margrethe fut élue régente de ces derniers.  Femme forte, elle reprit le programme de reconquête de son père et fit reculer la Hanse qui était devenue l’ennemie la plus menaçante du Danemark.  Elle parvint à transiger une trêve avec Lübeck, capitale « virtuelle » de la Ligue hanséatique (1386).    Cette « Paix » lui permit de consolider son autorité sur les royaumes dano-norvégiens.   Elle pouvait dès lors tourner son attention vers la Suède où elle livra une lutte  pour l’obtention de la couronne  suédoise.  D’ailleurs, en 1388, les nobles de Suède  étaient en révolte contre leur roi, Albert de Mecklembourg (trop centralisateur).  C’est ce moment que choisit Margrethe pour agir.  Si en apparence elle semble proposer une aide militaire à la noblesse de Suède contre Albert, en réalité, la régente dano-norvégienne s’impose militairement comme régente de Suède au Conseil royal suédois.  La chose fut confirmée avec la défaite d’Albert de Mecklembourg en 1389.   Devant l’énorme méfiance de l’aristocratie suédoise face à toute centralisation royale des pouvoirs, Margrethe propose une union « souple » des trois royaumes scandinaves se lançant dans des négociations ardues qui aboutirent seulement en 1397, à la création de  l’Union de Kalmar.  Pour rivaliser avec la Hanse, la Régente avait besoin de cette union.

Lettre d’union entre les royaumes du Danemark, de Norvège et de Suède. (1397)
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Dokument_pt_Kalmarunionen.jpeg

Le fonctionnement de l’Union de Kalmar.

Sous l’Union, la Norvège et  la Suède acceptaient la personne de Margrethe comme régente[4]  puis du roi du Danemark comme souverain. Cela se fait sans fusion à l’État danois et sans obligation d’accepter les projets législatifs et fiscaux de ce dernier. Les Conseils royaux de Norvège et de Suède verraient à préserver leur autonomie. Il n’est donc aucunement question ici de fusion des royaumes.  Certes, le Danemark souhaitait centraliser tous les pouvoirs de l’Union vers Copenhague, mais  la Suède refusa obstinément. La noblesse de Suède maintint même une régence « permanente », exercée par un grand noble suédois (famille des Sture, Oxenstierna, Vasa). La régence suédoise prévue lors d’un interrègne au Danemark devint continuelle, elle fut un contrepoids à l’autorité danoise et, avec le Conseil royal, un véritable gouvernement parallèle dans l’Union. Bref, les intérêts de Stockholm face aux autres membres de l’Union divergeaient.  Deux points d’écueils se manifestent clairement : les velléités centralisatrices de Copenhague et les guerres contre la Hanse.  Au regard des Suédois, ces deux éléments allaient de pair.

Pour diriger l’Union,  Margrethe désigna son neveu, Éric de Poméranie (roi en 1412)[5].

Éric de Poméranie couronné roi du Danemark, de Suède et de Norvège par Margaret I
https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Eric_of_Pomerania_in_art#/media/File:Kalmarischeunion_1397_(Pal%C3%A1cio_da_Pena).png

Éric poursuivit la politique de  sa tante. Pour s’assurer la fidélité des « fonctionnaires » à sa personne, dans le fonctionnement de l’Union, il nommait des Danois et des Allemands, étrangers  pour la Suède et la Norvège. De plus, il relança la guerre contre la Hanse et imposa les deux autres royaumes unis. La dynastie des Oldenbourg, lui succédant,  [6] ira plus loin.  Elle tentera de centraliser l’administration de l’Union afin  d’améliorer la perception des impôts utiles au financement de la guerre contre la Hanse. Les maladresses des Oldenbourg et la divergence des intérêts entre le Danemark et la Suède disloquèrent l’Union de Kalmar[7].

La Suède et la fin de l’Union de Kalmar : 1434-1523.

La Suède n’était décidément pas à l’aise dans l’Union.   D’où une série de gestes autonomistes. D’abord, le maintien de la régence puis, l’élection à trois reprises, entre 1448 et 1470, d’un roi suédois (Karl Knutsson Bonde – Charles VIII), enfin, une série de révoltes. Pendant ce temps, la Norvège acceptait l’Union et signa même un accord formant  une union « éternelle » avec le Danemark.[8]

Revenons en Suède.  Dès 1434, des Suédois entrèrent en révolte ouverte.  Ce fut d’abord celle, malheureuse, de Engelbrekt Engelbrektsson représentant les intérêts économiques des marchands, du milieu minier et des paysans hostiles à la guerre contre la Hanse et aux impôts danois.  Entre 1448 et 1470, la Suède désigna par trois fois, Charles VIII ou Karl Knutsson Bonde comme son roi, entrant en rivalité avec Christian I et II Oldenbourg qui ne se maintinrent en position que militairement. Dès 1497, le contrôle danois sur la Suède était nominatif. Cependant, certains nobles suédois préféraient l’Union avec un roi  « lointain » à une royauté suédoise centralisatrice.  Ce sont les incroyables maladresses de Christian 1, et Christian II[9] du Danemark qui pousseront la Suède vers 1517, à vouloir la sécession. Geste audacieux pour Stockholm, car le Danemark avait pour  alliés Charles Quint[10] et la Moscovie.

Entre 1517 et 1520, la Suède subit contre le roi du Danemark une série de défaites mettant fin à la révolte.  Christian II, dans une logique centralisatrice et vengeresse, limogea la régence des Sture, installa l’évêque d’Uppsala (Gustave Trolle)[11] comme « gouverneur » de la Suède et exécuta en public au moins 82[12] personnes, dont plusieurs nobles de grandes familles.[13]  Il amena à Copenhague des otages, dont un noble, Gustav Ericsson Vasa.[14] Ce dernier réussit à fuir et à revenir en Suède.  Il leva alors une immense armée de paysans, se fit élire régent de Suède (août 1521), s’allia logiquement à la Hanse[15] et parvint à chasser les Danois de Suède, sauf de l’île de Gotland.  Le 6 juin 1523[16], Gustav Vasa est élu roi de Suède[17] par la Diète de Strangnas, l’Union de Kalmar est morte. Demeure une relique de cette unité perdue : la confusion identitaire et le particularisme de la Scanie, dans le sud de la Suède à proximité du Danemark.

Marc Bordeleau
Professeur d’histoire

 

Pour lire d’autres articles du Dossier nordicité européenne: Scandinavie + Finlande ainsi que son introduction.

 

[1] Entre autres, mais cette région est importante.

[2] Plus probablement encore aura-t-il souhaité s’approprier la Suède, déjouant ainsi son beau-père.

[3]  Ils retournèrent en Norvège où ils moururent.

[4] Elle fut régente des trois royaumes jusqu’à son décès, survenu en 1412.

[5] Le fils de Margrethe mourut en 1387.

[6] Famille royale du Danemark jusqu’en 1863. Entre Éric et les Oldenbourg, Christophe de Bavière (1416-1448, neveu d’Éric) devint roi de l’Union et meurt sans héritier.  Les Oldenbourg accédèrent au trône du Danemark, parce qu’apparentés à la famille royale du Danemark, mais du côté féminin, descendants d’une princesse royale danoise.

[7] Pour expliquer la dislocation de l’union, nous pouvons ajouter l’énormité du territoire, son éloignement, son manque d’unité, etc..

[8] Accord de Bergen en 1450.  L’éternité perdurera ici jusqu’en 1814. Année où la Norvège fut associée à la Suède.

[9] Entre les deux il y eut Hans ou Jean 1er.

[10] À partir de 1519.  Ajoutons ce fait, les rois du Danemark furent pour certains ducs des duchés du Shleswig-Holstein et le Holstein était partie intégrante du Saint-Empire romain germanique, dirigé par Charles Quint.

[11] Les puissants évêques de cette ville avaient l’habitude de s’opposer à l’autorité royale suédoise, mais aussi, aux familles nobles exerçant la régence.

[12] D’autres sources affirment 94.

[13] Le 8 novembre 1520, on en garde le souvenir sous le nom de « bain de sang de Stockholm ».

[14] Il était de la famille de Karl Knutsson Bonde ou Charles VIII de plus, cette famille Vasa contrôla parfois la régence suédoise.

[15] Stockholm était membre de la Ligue hanséatique et elle dépendant en partie de cette dernière pour prospérer par la vente de fourrures et surtout de ses produits miniers, ce qui ne veut pas dire qu’elle se voulait dépendante de Lübeck.

[16] La chose fut rendue possible parce que Christian II faisait face à une fronde de sa noblesse et de son clergé offrant le trône du Danemark à son oncle Frédéric.

[17] Il profite de deux opportunités, d’abord les ennuis de Christian II chez lui au Danemark (il est trop centralisateur en son propre pays et son clergé et sa noblesse se sont soulevés) et ensuite, la Réforme protestante et le luthéranisme mettant en place des églises « nationales » et dociles aux rois.

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