En Norvège : Le pétrole à la rescousse de l’environnement

Par Thomas Gauvin Roussel

« Le modèle scandinave »; cette expression est aujourd’hui devenue une référence de première ligne pour les progressistes de tous les horizons cherchant à démontrer le potentiel de l’idéal social-démocrate. En effet, le succès de ces nations nordiques est reconfirmé année après année, ces dernières se partageant presque exclusivement les premiers rangs de nombreuses catégories de comparaison internationale. Si ce sont les réalisations en éducation et en qualité de vie de ces pays qui sont les plus médiatisées, il ne faut pas sous-estimer l’avance prise par ces derniers en ce qui concerne la lutte aux changements climatiques. Au sein de ce groupe de nations déjà très avant-gardiste, la Norvège se distingue tout particulièrement, s’étant classée au deuxième rang mondial de la division environnementale de l’index du progrès social, surpassée uniquement par la France.

Pour devenir cette figure de proue internationale, le royaume de Norvège a dû déployer des efforts exceptionnels. Sur le plan énergétique, la totalité de l’électricité consommée nationalement est maintenant de nature hydro-électrique. En sus, l’électricité propre produite en Norvège sert à alimenter la plus grande flotte de véhicules électriques au monde per capita. En effet, en 2018, 49,1% des voitures achetées par les Norvégiens étaient électriques, et le pays devint le premier au monde à avoir une voiture électrique (la Nissan Leaf) comme modèle le plus vendu de l’année. Tesla a également connu un succès notable auprès des résidents de cette nation nordique, ses modèles S et X ayant tous deux été parmi les dix voitures les plus vendues au pays en 2018. Cette popularité est d’autant plus enlevante lorsqu’on considère le prix supérieur des autos électriques, en particulier des Tesla; si tant d’automobilistes norvégiens choisissent cette voie, c’est que leur gouvernement a mis en place des incitatifs inégalés pour encourager l’achat de ces véhicules. Ceux-ci incluent une exemption complète des taxes de consommation et d’importation à l’achat, une réduction de 25% de la taxe sur la valeur ajoutée à l’achat, un rabais variant entre 50% et la gratuité (selon la région) sur le prix du stationnement ainsi que des péages et des traversiers, l’accès aux voies réservées aux autobus et des bornes de recharge gratuites dispersées à travers le pays. Cet envol de l’auto électrique devrait culminer en 2025, année qui, selon le plan du gouvernement norvégien, devrait marquer la cessation nationale de ventes d’autos à essence. De plus, cette poussée pour le transport électrique, ne se limite pas aux automobiles puisque le pays espère que, d’ici 2040, tous les vols internes à la péninsule scandinave seront desservis par des avions 100% électriques. Les compagnies en Norvège ont également intérêt à limiter leur production de CO2 puisque depuis 1996, le carbone est taxé à l’échelle nationale (taxe qui a été doublée en 2013, puis augmentée à nouveau en 2016).

En outre, ces grandes enjambées énergétiques sont accompagnées par des gestes forts en ce qui concerne la préservation directe de l’environnement. Le parlement norvégien planifie déjà qu’à partir de 2026, toute embarcation maritime souhaitant se promener dans les majestueux fjords emblématiques du pays devra être carboneutre (donnant naissance à la première zone maritime sans émission de GES au monde). Cela s’emboîte dans un plan plus global pour protéger les richesses maritimes naturelles des côtes norvégiennes. Sur la terre ferme, la Norvège est devenue, en 2016, le premier pays s’engageant à cesser définitivement la déforestation, son parlement faisant gage de ne plus jamais octroyer de contrats à des compagnies prenant part à de la coupe à blanc. Ce qui est additionnellement exceptionnel, c’est que ce pays scandinave ne limite pas ses aspirations de conservation naturelle à ses propres frontières. Il a notamment déjà investi plus de 3 milliards de dollars américains dans des pays comme le Brésil, l’Indonésie, la Guyane française et la République démocratique du Congo afin d’encourager la protection des forêts tropicales locales.

Bref, à prime abord, il semblerait y avoir de quoi être envieux de la Norvège. Cependant, face à ce succès, une question s’impose : d’où proviennent les fonds qui ont permis à ce royaume nordique d’à peine 5 millions d’habitants d’effectuer une transition si rapide et si efficace vers le vert ?  C’est à travers cette interrogation qu’on accède au revers de ce que le New York Times a surnommé « le paradoxe norvégien » : le chèque derrière ces initiatives vertes est signé à l’or noire ; c’est de l’argent pétrolier qui finance une grande partie des réalisations écologiques du pays.

En effet, le gouvernement norvégien est l’actionnaire majoritaire d’Equinor (anciennement Statoil), cette compagnie contrôlant la majorité des ressources pétrolières dont regorge le plateau continental de la Norvège. Les importants bénéfices qu’Equinor génère en exportant ce pétrole reviennent donc à ce gouvernement qui les amasse dans le Fond de pension gouvernemental-étranger (mieux connu sous le nom de Fond pétrolier). Avec des actifs surpassant le billion de dollars américains (ce qui équivaut à près de 200 000$ par tête norvégienne), ce dernier est le plus grand fond souverain au monde et c’est dans cet énormissime butin pétrolier que puise l’État norvégien pour financer la quasi-totalité de ses ambitions écologiques. Certains accusent donc la Norvège « d’exporter son empreinte écologique à l’étranger », la consommation de ses exportations pétrolières produisant une quantité de carbone dix fois plus importante que ses émissions nationales.

Pour bien saisir l’ampleur du paradoxe que représente la situation norvégienne, il est important de noter que l’industrie pétrolière du pays n’est aucunement un acteur mineur sur la scène énergétique mondiale. L’État nordique est le plus grand producteur pétrolier d’Europe et le 15e au monde, surclassant même certains membres de l’OPEP.

Bien évidemment, cette apparente contradiction dans les priorités d’Oslo échauffe les esprits en Norvège et chez les environnementalistes de toutes les nations. Ceux appuyant l’arrangement actuel justifient l’existence d’Équinor en rappelant que le monde n’est pas à l’aube d’abandonner entièrement le pétrole, et affirment que si la Norvège cessait son activité pétrolière elle serait simplement remplacée par d’autres qui ne consacreraient pas leurs profits à des fins si nobles. Dans le camp des plus sceptiques, on ne nie pas cette réalité, mais on craint que l’économie du pays devienne dépendante de l’industrie pétrolière et qu’à long terme, les intérêts économiques de la nation deviennent incompatibles avec les intérêts écologiques du globe.

On peut déjà constater le début de la formation de cette fracture avec les nouveaux projets pétroliers dans l’océan Arctique. Plusieurs groupes environnementalistes rappellent qu’il sera impossible d’atteindre les cibles planétaires de la conférence de Paris si la consommation de combustibles continue à croitre, et donc qu’il est irresponsable de la part de la Norvège de chercher à augmenter l’offre globale.

Références

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