Le Brésil au delà de la coupe du Monde: un pays en quête de reconnaissance

Le monde sportif a les yeux tournés vers le Brésil depuis la mi-juin où se dispute la coupe du Monde de football. Si l’équipe brésilienne devenait championne du monde, cela permettrait de faire oublier, un peu, la grogne populaire qui gagnait les favellas et les grandes villes du pays quelques jours encore avant le début du tournoi. C’est le paradoxe du Brésil : une puissance à la croisée des chemins, entre villes modernes et bidonvilles, pauvreté et richesse, puissance et émergence.

Une puissance mondiale en quête de reconnaissance.

Depuis 10 ans maintenant, le Brésil est considéré comme l’une des nouvelles puissances émergentes. 5e pays le plus populeux de la planète et le plus grand par sa superficie, c’est aussi la 8e puissance économique mondiale (devant l’Italie et le Canada). et le 4e exportateur mondial agroalimentaire derrière les États-Unis, les Pays-Bas et la France. C’est également le 3e avionneur mondial avec Embraer (devant la firme canadienne Bombardier). Le Brésil possède aussi d’importantes réserves pétrolières, découvertes ces dernières années, qui lui permettraient – si l’exploitation finit par devenir rentable – d’atteindre non seulement l’autosuffisance, mais de devenir également un grand exportateur. En septembre 2010, la compagnie nationale de pétrole- Petrobras – a émis pour 70 milliards$ de titres, soit la plus grande capitalisation boursière du monde, la propulsant sur la deuxième marche du podium des plus grandes entreprises pétrolières derrière l’américaine Exxon. Les atouts du Brésil ne s’arrêtent pas à ces quelques chiffres, mais ceux-là témoignent de la grande intégration de cette nouvelle puissance à la mondialisation. Et ce classement va de pair avec son affirmation, qui depuis 10 ans, ne cesse de se faire plus ouverte.

À travers le G20, Brasilia tente d’afficher un nouvel ordre mondial, plus altermondialiste, et moins capitaliste. La ville de Porto Alegre est d’ailleurs connue pour avoir organisé le premier forum social mondial en 2001. Le développement des pays du Sud par des pays du sud, ce que le Brésil appelle la « coopération Sud-Sud » est un volet assumé par la présidence qui en fait une carte de plus pour renforcer son influence dans les organisations internationales comme le FMI, l’OMC ou l’ONU. Se présentant comme un acteur incontournable, Le Brésil réclame d’ailleurs l’attribution d’un siège permanent avec droit de veto au conseil de sécurité des Nations-Unies. La gestion de la mission de maintien de la paix en Haiti ou le rôle d’intermédiaire joué entre l’Occident et l’Iran ne sont que des exemples du rôle que s’est donné le Brésil sous l’ancien président Lula (2003-2011), puis Rousseff aujourd’hui.

Le Brésil ne veut plus jouer en deuxième division et le monde l’a compris. En 2012, le Brésil était la troisième plus grande destination d’investissements directs étrangers (IDE) au monde derrière les États-Unis et la Chine avec 66 milliards $; ce qui représente une augmentation 300% sur 10 ans. À lui seul, il attire plus de 50% des IDE d’Amérique du sud.

Une diplomatie sans moyens

Géant du continent sud-américain, le Brésil n’arrive toujours pas, malgré ses nombreux efforts, à se faire respecter. Son armée reste largement sous équipée à l’image de son unique porte-avion (ex-Foch de la flotte française, construit en 1957 et démobilisé en 1999) qui devait être remplacé en 2015, et qui servira encore au moins 10 ans. Le quotidien brésilien Folha De S.Paulo révélait ce dimanche 6 juillet un rapport commandé par le ministère de la défense, dans lequel est affirmé qu’au moins 50% de l’équipement militaire, tous champs d’armée confondus, est obsolète ou inutilisable. L’autre moitié est en état avancé de déliquescence. Si la présidence a convenu, dès la fin de la dernière décennie, d’investir massivement dans la mise à jour de ses moyens et infrastructures militaires, la crise et la stagnation de la croissance autour de 1% ont forcé le gouvernement a annulé les crédits promis.

Ce retard technologique et matériel est d’autant plus embarrassant pour Brasilia qu’elle a été incapable – au-delà de sa diplomatie – de répondre à la réactivation unilatérale, en 2008, de la 4e flotte des États-Unis d’Amérique chargée de quadriller les eaux de l’Atlantique Sud et du Pacifique autour du sous-continent américain. Difficile dans ce contexte de rester crédible face aux revendications de Brasilia.

Des disparités socio-économiques handicapantes.

Au-delà des désirs et des réalités de cette quête de reconnaissance internationale, le contexte intérieur reste précaire. Bien que 30 millions de personnes soient sorties de l’extrême pauvreté dans les 15 dernières années, grâce, notamment, au programme fédéral Borsa Familia instauré sous la présidence de Lula, le Brésil demeure le pays le plus inégalitaire du continent. L’indice de Gini, servant à mesurer les inégalités, est situé autour de 0,6 (0 signifiant une distribution parfaitement égalitaire et 1 une distribution totalement inégalitaire) soit près d’un point supérieur à la moyenne des autres pays de la région depuis plus de 20 ans. Par comparaison, le coefficient du Canada est de 0,32, et celui des États-Unis, pays le plus inégalitaire du monde occidental, de 0,4.

Ces disparités sociales sont renforcées au niveau régional. Les provinces du Sud ont un indice de développement humain similaire à celui des pays développés, supérieur à 0,81, alors que les provinces du Nord et du centre ont des indices de développement humain similaires à ceux de pays pauvres comme le Ghana, la Birmanie ou le Cameroun.

Cela rappelle que le Brésil est encore en émergence et que le travail accompli par le gouvernement depuis près de 15 ans maintenant doit continuer et se renforcer. Toutefois, avant de chercher à se parer d’une stature internationale, le Brésil a de nombreux autres défis à relever. Si le programme Borsa Familia représente une dépense annuelle de 5 milliards $, la seule coupe du monde de football en aura coûté au moins 8 milliards, la plus chère de l’histoire… et les jeux de Rio en 2016, devraient coûter, au bas mot, au moins 17 milliards $ (contre 9 milliards prévus à l’attribution des jeux en 2009).

Le Brésil est définitivement à la croisée des chemins, tiraillé entre ses défis internes de pays en développement, et ses enjeux extérieurs de grande puissance. Seul le combat contre les inégalités sociales et régionales pourra offrir, à long terme, la réalisation du rêve brésilien de Lula de jouer en première division.

Guillaume A. Callonico, Professeur de science politique

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