Que veut Boko Haram ?

Plusieurs causes peuvent mener à la prolifération des organisations terroristes à une échelle mondiale. Plus particulièrement, dans un monde sous une hégémonie américaine grandissante, on constate l’émergence de conflits intraétatiques d’un nouveau genre. Qualifiés de « nouvelles guerres », elles sont pour la plupart caractérisées par une crise sociale démesurée qu’on associe souvent à l’inaptitude de l’État à confronter la décomposition sociale.

Boko Haram est l’une de ses organisations terroristes. Œuvrant au nord du Nigéria, elle a fait la une de tous les journaux avec son attaque sur le siège de l’ONU à Abuja en 2011, causant la mort de 23 personnes et en  blessant 76 autres. Depuis, ses membres ont été responsables de nombreux attentats à la bombe, exécutions, kidnappings et massacres de civils, orchestrés dans le cadre d’une guérilla armée contre les forces gouvernementales. Le conflit perdure et ne cesse de prendre de l’ampleur, transcendant même les frontières du Tchad, du Niger et du Cameroun. Alors, que faire pour mettre fin aux effusions de sang?

 

Derrière Boko Haram

Le Nigéria est le pays le plus populeux d’Afrique, avec ses 160 millions d’habitants. Il a dépassé l’Afrique du Sud en tant que plus grande économie d’Afrique en avril dernier.[1] Pourtant, une animosité  grandissante s’est installée entre les habitants du Sud et ceux du Nord. En effet, le clivage religieux entre les chrétiens et les musulmans ainsi que le monopole exclusif du sud du Nigéria sur les revenus générés par le pétrole ont amené une vague de contestations monstre. Cela a engendré la création d’organisations paramilitaires sous la gouverne de « chefs spirituels » extrémistes.

La secte Boko Haram, signifiant  « l’éducation occidentale est un interdit religieux »[2] a fait du chemin depuis sa fondation en 2002, dans le Borno, à la frontière nord-est du Nigéria. Au départ, elle fut dirigée par le défunt Ustaz Mohammed Yusuf, un nigérian né le 29 janvier 1970 dans le village de Girgir, dans l’État de Yobe. Le leader du groupe, un islamiste radical, devenu un martyr et une source d’inspiration pour les communautés musulmanes, s’opposaient farouchement à l’éducation occidentale et rejetait plusieurs théories scientifiques reconnues mondialement. D’ailleurs, le vrai nom de la secte est « Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad » qui signifie, en français, « Compagnons du Prophète pour la propagation de l’Islam et la guerre sainte »[3]. Son but ultime étant, évidemment, d’instaurer un État islamique basé sur le respect absolu de la charia afin de s’opposer et de renverser le gouvernement[4] en place et de mettre fin à la corruption au sein de l’élite politique. Son idée d’instaurer une loi divine[5] annonçait aussi le commencement d’une société beaucoup plus restrictive.

Cependant, nous serions dans l’erreur de croire que Boko Haram se situe dans le même jargon que des organisations djihadistes telles qu’Al-Qaeda, dont les activités principales se situent au Maghreb et dans la péninsule arabique, ou Al-Shabaab en Somalie. La menace est bien réelle, mais elle ne cible pas des intérêts occidentaux. Au contraire, comme le mentionne si bien Aboubakr Shekau, le nouveau chef de Boko Haram depuis 2010, elle n’a que pour ultime but d’éradiquer la démocratie au Nigéria.

Je jure au nom d’Allah qu’il n’y aura pas de démocratie au Nigeria. […] Le concept du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne peut continuer à exister. Il sera bientôt remplacé par le gouvernement d’Allah, par Allah, pour Allah.[6]

 

2009: année de radicalisation des méthodes de revendication

C’est avec l’assassinat extra-judiciaire présumé de leur guide spirituel, Mohamed Yusuf, ainsi que de centaines de civils nigérians, que les fidèles derrières la secte Boko Haram se sont radicalisés et ont commencé à cibler les chrétiens dans leurs attentats et leurs assassinat afin d’obtenir une plus grande couverture médiatique. Il faut se rappeler qu’au départ cette secte ne menait ses actions ciblées qu’au Nord de Borno, contre des musulmans en grande partie.

Cet effet pervers, rapportant ses fruits, ils tombèrent, par le fait même, dans la clandestinité et l’ONU reconnaitra, peu de temps après, ce groupe comme une organisation terroriste, après que son territoire se soit étendu au-delà du Borno.

Toutefois, les attaques à la bombe d’Abuja  ne furent pas les seules à attirer l’attention de la planète entière. À la liste s’ajoutent le kidnapping de près de 276 écolières nigérianes en avril dernier, le massacre de Baga ayant fait près de 2000 morts, selon les autorités locales, ainsi que d’innombrables combats et autres attentats. Au total, le conflit aura causé la mort de près de 10 500 personnes depuis 2011.[7]

En outre, même si l’armée tente de reprendre le contrôle de la situation, l’insurrection de Boko Haram ne cesse de prendre de l’ampleur. En effet, la peur est l’une des raisons principales expliquant que certains civils, sous les menaces de mort, aient rejoint les rangs de Boko Haram et n’aient pas voulu divulguer d’informations à la police concernant l’organisation.

 

Comment mettre fin au conflit?

La politique actuelle du gouvernement nigérian est très simple : tirer d’abord et poser les questions après. Et l’on peut dire qu’elle se prouve relativement efficace lorsqu’il s’agit de reprendre le territoire conquis par Boko Haram. Toutefois, celle-ci pose un problème majeur : elle ne fait que jeter de l’huile sur le feu. En effet, les exécutions sommaires et autres crimes de guerre exercés contre les militants[8] ne font qu’attiser la haine des membres de l’organisation alors que les techniques brutales ainsi que la corruption des forces de l’ordre dans des villes telles que Maiduguri poussent les civils à se radicaliser.

Il est également très difficile de négocier pacifiquement avec des groupes tels que  Boko Haram. En effet, cette organisation terroriste est divisée en cellules, possédant toutes leurs propres objectifs et ne maintenant pas nécessairement un contact entre elles. Ainsi, si le gouvernement tente d’entreprendre des pourparlers avec l’une de ses branches, il ne possède aucune garantie que le reste de l’organisation terroriste suivra ses recommandations. Et si Boko Haram apprenait l’existence de dissidents parmi ses rangs, il y a de bonnes chances que ceux-ci soient éliminés.

Il faut l’admettre, pour reprendre les mots de Bertrand Badie, dans son livre Nouvelles guerres: l’état du monde 2015, pour instaurer la sécurité, il faut un certain développement économique et pour parvenir à ce développement, il faut abolir la violence et les massacres de civils. Selon cette affirmation, il est difficilement concevable qu’une solution permanente et efficace soit adoptée sous peu, surtout en sachant que les politiques gouvernementales sont inadaptées face à un tel conflit. Pour ce faire, il faudrait d’abord que le gouvernement mette fin aux exactions de ses forces armées et gagne en partie la confiance de Boko Haram en acceptant quelques-unes de leurs demandes les moins radicales, enlevant ainsi des motivations aux plus modérés d’entre eux.

 

Par Guillaume Giraldeau et Tristan Samson, étudiants au collège Jean-de-Brébeuf au baccalauréat international.

 

[1] Ohuocha, C. (6 avril 2014). Nigerian surpasses South Africa as continent’s biggest economy. Reuters. Repéré à http://in.reuters.com/article/2014/04/06/nigeria-gdp-idINDEEA3506J20140406

[2] Traduction tirée de : Pérouse de Montclos, M-A. & Béj, A.(juillet 2014).  Boko Haram ou le terrorisme à la nigériane. Esprit, 118-123. doi : 10.3917/espri.1407.0118

[3] Traduction tirée de : Pérouse de Montclos, M-A. (décembre 2014). Nigéria : Boko Haram, les chrétiens… et les autres. Études, no 4211, 7-18. Repéré à http://www.cairn.info/revue-etudes-2014-12-page-7.htm

[4] Depuis 2011, il est dirigé par le président sortant Goodluck Jonathan, un chrétien, qu’on accuse d’accorder des privilèges à l’électorat derrière les églises évangélistes du pays tout en négligeant l’importance du dialogue avec les musulmans extrémistes, reproches qui incitent la secte Boko Haram à exiger encore plus de réformes de sa part.

[5] « L’une des caractéristiques des usages politiques de la loi divine tient d’abord à sa capacité à initier des alignements de solidarité négative. La solidarité négative consiste à dire ou à faire ce que l’on pense que les autres attendent qu’on dise ou qu’on fasse. » Définition tirée de : Dupret, B. (2012). La charia aujourd’hui: usage de la référence au droit islamique. Paris, France: La Découverte. p.87

[6] Paroles tirées de : Sampson, X. (2015). Que veut Boko Haram?. ICI Radio-Canada. Repéré à http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/International/2014/06/27/009-boko-haram-nigeria-analyse.shtml

[7] Rosen, A. (13 janvier 2015). Boko Haram’s insurgengy is now one of the deadliest conflicts on earth. Business Insiders. Repéré à http://www.businessinsider.com/boko-harams-insurgency-is-now-one-of-the-deadliest-conflicts-on-earth-2015-1

[8] Amnesty International. (4 août 2014). Nigeria : Gruesome footage implicates military in war crimes. Amnesty International, Repéré à http://www.amnesty.org/en/news/nigeria-gruesome-footage-implicates-military-war-crimes-2014-08-05

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