La Chine: la renaissance après un siècle d’anomalie

«Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera le monde entier tremblera. » Napoléon Ier, 1816.

Le 19e siècle : asymétrie et humiliation

Lorsque les Britanniques sortent vainqueurs de la première guerre de l’opium (1839-1842) contre la Chine, le Royaume-Uni vient d’engendrer la plus grande anomalie politique de l’histoire. Un empire de 430 millions d’habitants est battu par un pays d’à peine 16 millions d’âmes dont la métropole [Londres] est située à plus de 13 000 miles nautiques des côtes chinoises. Cette anomalie, essentiellement due à la révolution industrielle[1] qui favorise l’essor technologique et militaire des puissances européennes[2], est accentuée par la défaite de Pékin face aux Britanniques et aux Français soutenus par les États-Unis et la Russie lors de la deuxième guerre de l’opium (1856-1860)[3].

Entre 1842 et 1933, la Chine sera contrainte de signer près d’une trentaine de traités, protocoles, conventions avec les puissances européennes, américaine et japonaise lui arrachant de facto compétences, contrôle de territoires et souveraineté. En Chine ces accords asymétriques largement défavorables aux intérêts de Pékin portent d’ailleurs le nom de traités inégaux. Pourtant, rien ne permettait à Pékin de douter d’un effondrement aussi rapide de sa puissance. Durant les 17e et 18e siècles, la Chine impériale va instaurer un protectorat en Mongolie, occuper Taïwan, le Yunnan et une partie de la Sibérie, puis vassaliser la Corée, le Népal, le Vietnam et la Birmanie. Une véritable paix hégémonique chinoise s’installe alors sur toute l’Asie de l’Est. En l’espace de seulement 50 ans, (1839-1895), Pékin va tout perdre. L’empire est dépecé et l’impuissante dynastie Qing est renversée en octobre 1911.

Le XXe siècle : chaos et divisions

La République de Chine est proclamée par Sun Yat Sen, leader des révolutionnaires républicains, et doit négocier avec le représentant plénipotentiaire de l’empereur et chef de l’armée impériale, Yuan Shikai. En échange de sa clémence, Yuan est nommé président de la République. Très rapidement, il s’empare des pleins pouvoirs et s’autoproclame empereur à vie fin 1915. De vives oppositions apparaissent dès l’intronisation et les défections commencent aussitôt. La mort de Yuan en juin 1916 précipite le pays dans la guerre civile. C’est l’époque des Seigneurs de la guerre (1916 – 1928) qui oppose les différentes factions politiques pour le contrôle de l’autorité centrale. En 1928, après plusieurs victoires militaires et fort de nombreux autres ralliements, le général Tchang Kai-chek du Guomindang reprend le contrôle sur les autres Seigneurs et tente de centraliser le pouvoir autour de son parti. Or, pour cela, il brise l’alliance négociée avec le Parti communiste chinois en 1924. La fin de ce « front uni » ouvre une nouvelle période de guerre civile entre les deux factions victorieuses des Seigneurs de la guerre. Cette nouvelle période de troubles affaiblit davantage la toute jeune république et facilite l’invasion japonaise en 1937, qui avait déjà vassalisé la Mandchourie dès 1932. Le temps de repousser l’envahisseur nippon, Mao et Tchang forment le second front uni qui prendra fin en 1945 avec la défaite de Tokyo. Le problème du Japon étant réglé, la trêve entre le PCC et le Guomindang est levée et la guerre civile ne se terminera qu’en 1949 par la fuite du Guomindang à Taïwan.

Alors que le PCC s’installe au pouvoir, les tentatives d’introduction du communisme sont toutes aussi variées, qu’inefficaces. La Chine va connaître cinq phases de grands projets qui n’aboutiront qu’à appauvrir et affaiblir davantage le pays et sa population.

De 1949 à 1956, c’est la période dite de l’imitation du modèle soviétique pendant laquelle l’URSS envoie des milliers de techniciens spécialisés conseiller la Chine sur son développement. Devant les échecs économiques et les réticences de la population, Mao ouvre la période des cents fleurs[4] (1956-57) pendant laquelle il autorise la critique pour, in fine, mieux identifier et liquider les traîtres par la suite. De 1958 à 1959 c’est le Grand Bond en Avant (GBA), un projet mégalomane de développement industriel et de collectivisation agricole forcée engendrant la plus grande famine de l’histoire chinoise et provoquant la mort de 30 à 55 millions de personnes. Ce revers pousse Mao à lâcher les rênes politiques du pays au profit des membres plus réformateurs du PCC, dont Deng Xiaoping et Liu Shaoqi qui entreprennent de rompre entre 1960 et 1965 les liens avec l’Union soviétique et d’introduire une forme de privatisation limitée dans l’économie pour compenser des ravages du GBA. De 1966 à 1976 Mao reprend le contrôle du Parti, de l’État et de l’armée en lançant sa Grande Révolution Culturelle Prolétarienne qui vise à purger le PCC de ses éléments réformistes. À ce titre, Liu Shaoqi est limogé et emprisonné alors que Deng Xiaoping est renvoyé du PCC, placé en résidence surveillée et réduit à un petit travail industriel.

À la mort de Mao, le pays le plus peuplé de la planète compte pour une infime fraction de l’économie mondiale. Rayer la Chine de la surface de la Terre n’aurait pas altérer le fonctionnement de la planète. L’atomisation de la Chine par les Européens au 19 siècle a ouvert une brèche que Pékin ne parvient à refermer que maintenant. En mettant à genou l’empire du milieu, les Européens ont non seulement détruit le pouvoir impérial organisé et centralisé, mais également toute forme de légitimité politique centrale. L’affaiblissement de la monarchie, et sa disparition en 1911 ont fait entrer la Chine dans le siècle de l’errance. Des conquêtes européennes à la chute de la monarchie, des guerres civiles aux luttes féodales; de l’occupation japonaise aux échecs du maoïsme, la Chine aura vécu un siècle et demi d’anomalie.

Deng Xiaoping et le 21e siècle : vers la fin de l’asymétrie

La mort de Mao permet à la frange économico-réformatrice du PCC, menée par Deng Xiaoping, de prendre le leadership du Parti, de condamner passivement le maoïsme et de prescrire le remède nécessaire au rétablissement de plus d’un siècle d’anomalie : l’introduction du capitalisme dans la Chine communiste. Cette politique a permis de sortir de la pauvreté plus de 700 millions de personnes. Le PIB a été multiplié par 30, et la Chine est en passe de devenir la première économie de la planète. Autre évocation herculéenne, la Chine exporte aujourd’hui en six heures, l’équivalent de ce qu’elle exportait durant toute l’année 1978[5]. Les projections à long terme – à prendre avec des pincettes – prévoient qu’en 2050, la Chine pourrait produire jusqu’à trois fois plus de richesse annuellement que les États-Unis.

Aujourd’hui, le statu quo d’asymétrie globale hérité des conquêtes européennes semble se réduire plus que jamais. La Chine reprend sa place de puissance naturelle du système international. Des belligérants et protagonistes de l’anomalie chinoise du 19e siècle, il ne reste plus que les Américains. Les deux guerres mondiales auront réglé le sort des européens et du Japon. Aujourd’hui, il ne reste qu’un dernier protagoniste à chasser pour parachever le phénomène du retour à la normalité. On l’aura compris, la relation sino-américaine constituera le dernier acte de cette tragédie impériale.

Par Guillaume A. Callonico.

Directeur général de Monde68 et professeur de science politique.

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[1] Le morcellement de l’Europe en États souverains de puissance comparable a contribué, via la concurrence, au développement d’armements plus poussés et plus avancés. En Asie, la paix hégémonique chinoise, offrant stabilité et tranquillité, n’a pas suscité autant d’effort dans la mise à jour des armements. Lorsque les Européens sont arrivés, la Chine ne pouvait que s’incliner devant la supériorité technologique.

[2] “With their superior armaments and organization, the several states of Western Europe created overseas empires and subdued the other civilizations of the globe”. Voir Gilpin, Robert. 1988. “The Theory of Hegemonic War” in Journal of Interdisciplinary History, Vol 18 (4), p: 607. Voir aussi Baechler, Jean. 1975. Les origines du capitalisme. Paris, Gallimard.

[3] Malgré une armée de 200 000 hommes, l’empire du Milieu s’incline devant un contingent franco-britannique qui en compte à peine 30 000.

 

[4] Par cette ouverture, Mao espérait se décharger des échecs économiques patents sur les soviétiques et les autres membres du Parti afin de réaffirmer son pouvoir. Cependant, la critique populaire a été tellement forte, que seule la répression militaire a permis au PCC et à Mao d’éviter un processus de soulèvement. L’historien et sinologue français, Jean-Luc Domenach qualifie cet épisode « d’une comédie qui va se muer en tragédie ».

[5] Osnos, Evan. 2014. Age of Ambition : Chasing Fortune, Truth and Faith in the New China. New York, Farrar, Straus and Giroux.

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