La mer de Chine: objet de toutes les convoitises. Entrevue

Entrevue avec Yann Roche, professeur de géographie à l’UQAM.

Dans le cadre des revendications territoriales en Asie, à qui, selon vous, appartient la mer de Chine méridionale ?

C’est difficile de répondre vu qu’il y a beaucoup de spécialistes de divers pays qui se penchent sur la question depuis longtemps. Selon les experts chinois, c’est clairement la Chine. Ce ne sont pas juste les autorités, les académiques, le milieu académique chinois également soutiennent de manière très précise et ferme la position du gouvernement en s’appuyant sur des revendications historiques. L’idée sur laquelle tous les archipels et dans certains cas de minuscules petits ilots ont été découverts par des marins chinois et des pêcheurs chinois. À ce titre-là, la Chine peut revendiquer la possession de ses territoires, de ces aires-là. Et à ce titre-là peut donc prétendre à plus de 80% du bassin océanique. Cela est la position chinoise. Du point de vue de leurs opposants, c’est donc la même idée pour laquelle ils s’appuient sur des revendications historiques. Elles sont peut-être un peu moins anciennes, car les preuves proposées par les Chinois sont aussi sujets à caution. En plus du fait que même si du côté du droit international des pêcheurs peuvent avoir accosté un moment ou un autre des petits récifs, cela ne signifie pas que ça leur appartient à la Chine. Donc, ce sont un peu le même genre de revendications du côté des Vietnamiens, des Philippines. Les revendications sont donc un peu douteuses de tous les côtés. Du côté des Américains, c’est une mer internationale qui ne devrait pas appartenir ni aux uns et ni aux autres. Du côté des Vietnamiens, c’est important que les deux archipels (Paracels et Spartley) leur appartiennent. Quant aux Philippines, c’est juste une partie de Spartley et notamment le récif Scarborough que Manille revendique. Donc, pour répondre à votre question, c’est très difficile de reconnaître la souveraineté des uns et des autres et ce qui est en train de se passer c’est que chacun essaye un peu de forcer la main de la communauté internationale en occupant le plus possible les ilots et les récifs.

 

Du côté de la Chine, mentionne-t-elle ouvertement les ressources en hydrocarbures  comme élément de revendication?      

Ils en parlent de manière, peut-être pas forcément cachée, mais ce n’est pas l’argument principal. Pour eux, l’argument c’est simplement qu’il s’agit de leur territoire et ils le défendent au même titre que Taiwan, le Tibet ou autres territoires qui sont contestés à l’échelle internationale. Évidemment les ressources en hydrocarbures sont un des enjeux, dont les Chinois ne se cachent pas particulièrement, mais qui n’est pas officiellement mis de l’avant. D’ailleurs, à ce sujet là, on doit préciser que si beaucoup d’experts chinois les voient comme des ressources importantes, beaucoup d’autres observateurs, notamment l’agence internationale de l’énergie remet en cause le potentiel en terme de pétrole. Un peu de gaz et de pétrole, mais ce n’est pas le golfe Persique contrairement à ce qu’ils pensent.

Selon vous, la stratégie du pivot asiatique mis de l’avant par les États-Unis est-elle effective afin de prévenir l’ascension de la Chine en tant qu’hégémon régional ?

Est-ce qu’elle est effective ? Nous savons qu’elle est mise de l’avant politiquement, elle est soutenue par certaines démarches, notamment de la flotte américaine, la présence du porte-avion Georges Washington dans la région. Il y a eu un déplacement de troupe, du moins des installations de troupes en Australie pour montrer que la présence américaine dans la région se renforce. En terme d’efficacité, elle se heurte à deux choses. Un, le fait que les Américains n’ont clairement pas l’intention d’aller beaucoup plus loin à moins de provocation énorme de la part de la Chine. Ils montrent un peu les dents sans vouloir s’impliquer directement. Ils mettent plutôt de l’avant les associations des alliances avec les Philippins et les Vietnamiens. Eux-mêmes ne se mettent pas de l’avant en raison du traumatisme du Vietnam qui est encore présent. La question qu’ils se posent est la suivante : Font –ils encore peur à la Chine et s’ils l’ont déjà fait. Depuis Xi Jinping, la Chine a une attitude beaucoup plus directe et est beaucoup moins impressionnée par les Américains qu’elle ne l’était dans le passé. C’est quelque chose qui inquiète un peu les observateurs extérieurs qui se disent que leur attitude actuelle est douteuse dans le sens que jusqu’à maintenant, ils avaient un discours et des attitudes, des positions, mais n’allaient pas très loin en terme de discours. Maintenant, ils sont plus offensifs.

 

La dispersion des bases américaines et du choix de leurs alliés (Corée, Japon, Guam, Philippines, Singapour…) semble former un verrou sur le pourtour maritime chinois. En tant que géographe, voyez-vous là le dessein d’une stratégie d’endiguement ?

C’est comme ça que les Chinois le voient. Il faut quand même dire que cette alliance, cette stratégie est pleines de trous. Elle est loin d’être un bloc monolithique et hyper efficace. C’est une alliance de circonstance à plusieurs niveaux. En plus, les Japonais se posent la question aussi. Il y a l’Inde qui s’intéresse à ce qui se passe dans la région. L’Australie, qui est quand même l’allié des Américains. Le Vietnam, qui a longtemps été leur ennemi principal, se retrouve maintenant à demander leur aide. Les Philippines qui ont toujours été leur allié, mais depuis un certain temps se sont un peu écartées. Tout cela est donc pour vous dire qu’on n’a pas la sensation qu’il y a un front commun très précis. Les Chinois le voient comme une tentative d’endiguement effectivement, mais son efficacité peut être remise en cause. D’ailleurs, les dernières actions chinoises mènent à penser qu’ils ne sont pas fortement impressionnés. Comme vous le savez, tout récemment, le dernier développement de la région est la construction d’iles artificielles ce qui fait que c’est tout sauf un recul en arrière d’une présence ou influence extérieure.

En devenant une superpuissance, la Chine a-t-elle, selon vous, vocation à respecter l’ordre international établi (statu quo) ou bien à le remettre en cause et le redessiner à son image ?

C’est une bonne question puisque vous avez à peu près toutes les interprétations possibles. Certaines personnes disent que les Chinois ne font que chercher à se faire une place au soleil ou à s’affirmer comme une grande puissance, mais sans volonté hégémonique particulièrement expansionniste. D’autres disent que c’est le cas. Les Chinois disent qu’ils ne font que faire respecter leur intégrité territoriale et qu’ils n’ont aucune volonté d’expansion. Les voisins n’ont pas cette perception-là. C’est très variable, puisque selon les différents intervenants, chercheurs et observateurs, les réponses sont très variées. Certains diront que la Chine n’a pas particulièrement de volonté agressive, tandis que d’autres diront que oui. Économiquement et stratégiquement, nous les voyons s’intéresser à l’Afrique. On l’est voit se positionner auprès de pays en développement comme une alternative à l’Occident. Du point de vue militaire ou de ses revendications territoriales, ils n’iront pas très loin hors des archipels en mer de Chine, du Tibet et de Taiwan. À l’extérieur de cela, ils n’ont pas vraiment de comportement agressif à ma connaissance. Même si certains disent que cela suffit largement, on ne l’est voit ne pas vraiment se positionner dans d’autres secteurs.

La Chine promeut l’idée de relations harmonieuses avec ses voisins basées sur des échanges gagnants/gagnants. Dans le même temps, elle augmente la pression militaire sur ses ‘partenaires’ en leur refusant l’accès aux différents archipels convoités. Comment peut-elle expliquer cette double action ? comme réagissent ses voisins face à ce paradoxe ?

Les voisins le voient de manière très agressive. Les Vietnamiens, c’est même traditionnel parce qu’il faut quand même mettre cela dans un contexte d’opposition entre la Chine et le Vietnam qui dure depuis l’époque que le Vietnam était une province chinoise qui dépendait de l’empire du milieu comme une sorte de colonie. La relation est donc un peu délicate depuis longtemps. Chez les Vietnamiens, l’idée que les Chinois sont agressifs est très forte et qu’il ne faut pas se laisser faire. À ce titre-là, même s’il y a des opposants au régime ou s’il y une unanimité comme telle, il y a quand même un front commun au Vietnam vis-à-vis ces archipels. Ce sont des enjeux fondamentaux et il ne faut pas céder au chinois. Au mois de mai dernier, il y a eu des violences avec des Chinois qui ont été liés aux événements qui venaient de se passer et nous mettons toujours de l’avant la position de la marine vietnamienne comme une action héroïque face à un ennemi supérieur. C’est beaucoup de la propagande. Quant aux Philippins, il y a beaucoup aussi ce sentiment d’agression. D’autant plus que le récif Scarborough qui était revendiqué et qui n’est pas loin des côtes philippines est sous forte présence militaire chinoise. Ce sont des guerres de côtes, des présences civiles officiellement, non pas la marine militaire chinoise. Ce sont des formes de montrer que ce sont leur territoire sans mettre la marine en jeu. Beaucoup pensent donc qu’ils sont agressifs. D’autant plus qu’il y a un événement sur lequel apparemment chacun tient beaucoup à ses positions et ne veut pas reculer. Des idées sur lesquels on ne laisse pas les autres mener les mesures de prospections pétrolières. C’est souvent là que nous retrouvons d’autres occasions d’accrochages entre les protagonistes. Dernièrement, c’était des navires d’explorations qui avaient été agressées par les autres protagonistes, notamment les Vietnamiens par les Chinois.

 

Croyez-vous que dans l’avenir, la Chine puisse avoir un contrôle au-delà de la mer de Chine méridionale ?

Sur l’Asie, je ne crois pas parce que l’équilibre des forces dans la région serait rompu et à partir du moment où il commencerait à se rompre, le dogme changerait de manière importante notamment avec l’Inde, les États-Unis, les alliés objectifs de l’occident. Le Japon ne se laisserait pas faire, ou du moins s’impliquerait une intervention des Occidentaux. Voudraient-ils le faire ? Cela n’est pas clair dans l’esprit de beaucoup de gens. Ce qu’ils veulent s’est s’assurer d’une position forte dans la région. Entre Chine et les États-Unis, il y a aussi un conflit économique qui est lié à une volonté de se positionner à l’échelle mondiale, mais qui fait que malgré les discours agressifs des deux côtés, leurs économies sont tellement liées l’une à l’autre qu’ils ne peuvent pas allés loin dans l’agression d’une terre ou aller plus loin.

Justement dans les discours de la Chine, surtout dans le cadre de l’évolution technologique, croyez-vous que la Chine respecte ses idées d’un pays ouvert et pacifique ?

Pacifique, on peut discuter puisqu’appart les zones contestées, on ne les voit pas mettre en place des terres comme l’on fait les occidentaux dans beaucoup de pays. D’ailleurs ils jouent beaucoup sur ses idées dans lesquelles ils ne sont pas colonialistes. Quant à être ouvert, là je serai beaucoup plus circonspect, car n’oublions pas que les droits de la personne, la liberté d’expression non seulement ne sont pas respectés, il y a un blocage avec l’Internet, le cyber murale. Ils ne peuvent donc pas prétendre qu’ils sont un pays ouvert. Qu’ils essayent de s’ouvrir et amener quelques changements, peut-être, mais pas qu’ils sont ouverts.

 

Entrevue réalisée par May-Linda Nadeau et Gérardy St-Vil.

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