Le réalisme politique chinois face à la guerre du Viêtnam

Billet  basé sur le livre : Dominic Roy, Partenaire & ennemie. La Chine face au Viêtnam, 1949-1979 (Presses de l’Université Laval, à paraître à l’automne 2015).

De juin 1965 à mars 1973, 320 000 soldats chinois sont engagés aux côtés des forces armées vietnamiennes communistes. En termes matériels, la contribution chinoise est tout autant remarquable : entre 1964 et 1975, la Chine fournit près de 2 millions de fusils, environ 70 000 pièces d’artillerie et 16 000 véhicules de toutes sortes, en plus de quelque 160 avions et 560 tanks.[1] D’un premier coup d’œil, la solidarité idéologique peut expliquer la participation chinoise à cette guerre étrangère : devant les conditions difficiles d’un frère idéologique, le fraternalisme communiste appelle à la sollicitude. À notre avis, le choix politique des dirigeants chinois fut plutôt conditionné par le réalisme stratégique. Sauf quelques rares exceptions, il nous apparaît que les prises de décisions chinoises se comprennent davantage par un souci de défendre les intérêts de sécurité de la nation que par la solidarité idéologique communiste. Principalement, Beijing souhaite réaliser trois objectifs : contrôler les ambitions vietnamiennes en Indochine; éviter les débordements de sa rivalité avec Moscou; et faire face à la menace américaine.

Contrer les ambitions vietnamiennes. Il est difficile d’ignorer ou de minorer les aspirations de Beijing à rétablir sur le Viêtnam sa traditionnelle influence. Historiquement, les relations politiques et idéologiques sino-vietnamiennes trahissent le sentiment de supériorité que cachent l’ethnocentrisme et l’universalisme chinois. En outre, les ambitions de certains dirigeants vietnamiens de contrôler une Indochine unie paraissent intolérables à Beijing. Qui plus est, s’il advenait que ce projet aboutisse avec le concours soviétique cela eut signifié une abdication chinoise devant le grand frère russe et, à une époque de compétition stratégique avec Moscou, la réalisation de l’encerclement de la Chine par des États communistes rivaux. La guerre du Viêtnam démontre qu’il n’est pas aisé d’entretenir une relation de confiance et de respect avec un allié à qui l’on fournit pourtant une aide substantielle. Alors que la Chine mobilise de nombreux volontaires et se dit prête à un affrontement avec les États-Unis, à Hanoi journaux et magazines publient des éditoriaux et des articles remémorant les agressions passées commises par les empereurs chinois contre le Viêtnam. Beijing n’a pas réussi à construire une alliance durable avec le Viêtnam. Pis encore pour la Chine, elle n’a pu empêcher un rapprochement Hanoi-Moscou. Dans cette perspective, l’invasion du Viêtnam par les forces armées chinoises en février 1979 n’est venu que clore une étrange odyssée diplomatique entre deux partenaires révolutionnaires aux desseins différents, voire divergents.

Concurrencer l’Union soviétique. Si la Guerre froide est reconnue pour avoir opposé Washington et Moscou, nous savons également qu’à cette époque la bonne entente était mise à l’épreuve au sein du bloc communiste. Dès la fin des années 1950, Beijing travaille à s’affranchir de sa subordination idéologique face à Moscou. En ce sens, le schisme de 1960 devait rétablir la parité entre les deux nations et gommer le mythe stalinien d’une supériorité moscovite. Mieux encore, une fois affranchi, Beijing serait à même de s’offrir aux nations en passe de révolution comme une alternative de confiance à La Mecque du révolutionnarisme qu’estime à tort incarner Moscou. Enfin, la recherche de partenaires et d’alliés, surtout régionaux, aurait pour immense bénéfice de contrer le spectre de l’encerclement soviétique. Dans cet environnement à compétition et menace soviétiques, le Viêtnam occupe une place maîtresse. Tant et aussi longtemps que la guerre durera, Moscou devra rivaliser avec Beijing pour son influence en Indochine; du jour où la guerre cessera, alors le Viêtnam sera disponible comme pièce pour défendre les intérêts soviétiques ou, selon un scénario moins catastrophique, l’URSS sera libre d’action militaire à sa frontière contiguë avec la Chine. En avril 1967, Zhou Enlai confesse à une délégation vietnamienne en visite à Beijing l’inquiétude profonde de son gouvernement à ce sujet : «plus le Viêtnam sera proche de la victoire, plus la lutte de la Chine contre l’Union soviétique sera féroce». Tout au moins, l’implication chinoise au Viêtnam a pour avantage de faire en sorte que Beijing demeure dans le jeu et représente un acteur difficile à ignorer.

Attirer l’attention des États-Unis. Le jeu qu’entreprend Beijing avec Washington est aussi fort complexe. D’abord, il est incontestable que la Chine a pour objectif fondamental d’empêcher les États-Unis de s’établir confortablement et durablement au Viêtnam et qu’ils utilisent cette position pour conduire une agression contre la Chine. À ce sujet, la chose semble bien entendue : l’environnement immédiat de la Chine doit rester exempt de la présence occidentale capitaliste. Cela dit, la fin immédiate des hostilités n’est pas pour autant souhaitée, du moins pas à n’importe quelle condition. Une guerre longue aurait de fait pour avantage d’affaiblir le Viêtnam et de nuire à ses ambitions régionales. Plus encore, la continuation d’une guerre au sein de laquelle Beijing tient le rôle de partenaire privilégié de Hanoi pourrait faire espérer à la Chine que Washington lui porte une attention particulière et la reconnaisse comme un interlocuteur indispensable dans la résolution du problème. Rester aux côtés de Hanoi dans une guerre longue et difficile, c’est donc peut-être accéder au statut de puissance, et qui sait, avec toute l’irone que cela comporte, à celui de partenaire des États-Unis! De fait, la guerre a ainsi probablement et ironiquement pavé la voie au rapprochement sino-américain du début des années 1970. En revanche, il importe de ne pas exagérer l’impact du rapprochement avec Washington : s’il pallie à l’isolement graduel de la Chine sur la scène internationale, il perpétue tout à la fois le modèle de partenariat peu généreux auquel est maintenant habitué Beijing.

Une étude des relations sino-vietnamiennes appelle une conclusion pour le moins étonnante : la guerre du Viêtnam (1946-1975) a fragilisé puis mis en pièces les liens qu’entretenait la Chine avec ses partenaires communistes (Hanoi et Moscou), mais a favorisé le rapprochement avec l’ennemi américain. En ce sens, l’égoïsme a eu raison de la sollicitude. Pour faire la juste part, il convient cependant de préciser que le cas de l’égoïsme chinois ne peut être jugé exceptionnel. La théorie de la raison d’État établit que les décisions politiques majeures s’expliquent généralement plus par la défense des intérêts de la nation que par le poids des responsabilités envers les alliés ou les amis. Sur le grand échiquier, force est d’admettre que Moscou et Washington ont été fidèles à cette pratique. Il ne saurait en être autrement pour le camp communiste.

 

Dominic Roy
Professeur de relations internationales au Collège Jean-de-Brébeuf et auteur, entre autres, de
Partenaire & ennemie. La Chine face au Viêtnam, 1949-1979 (Presses de l’Université Laval, à paraître à l’automne 2015).

 

[1] Chen Jian, «China’s Involvement in the Vietnam War, 1964-1969», The China Quarterly, juin 1995, p.379.

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