La marine chinoise et l’océan Indien. Un collier de fausses perles

À l’automne 2004, la firme à contrat du Pentagone Booz-Allen & Hamilton soutient l’hypothèse que la Chine élabore la stratégie du «collier de perles» qui vise à protéger les voies de communication maritimes empruntées par les navires chinois du golfe Persique au détroit de Malacca, en passant par l’océan Indien. Pour ce faire, Beijing entretient des relations diplomatiques avec certains États pour d’éventuelles concessions, subventionne la modernisation de quelques ports stratégiques ou négocie des droits portuaires exceptionnels et modernise ses avant-postes stratégiques. Face à ces activités, les spéculations abondent. Sur le plan de la grande stratégie, le collier de perles témoigne, pour certains, des ambitions chinoises et de la détermination de Beijing à offrir les capacités logistiques à la réalisation du China Dream.

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En dépit des activités intenses de la Chine dans la région de l’océan Indien (ROI), il semble par contre que l’objectif soit pour l’heure défensif, alors que Beijing cherche plus à répondre à la compétition qu’y exercent l’Inde et les États-Unis qu’à y établir un contrôle maritime. À bien y regarder, le collier de perles tant convoité semble plutôt mal assorti et ses perles somme toute assez peu reluisantes.

En premier lieu, il est à questionner la portée des ententes portuaires dont plusieurs sont à vocation commerciale et à douter précisément de la possibilité consentie à ce que la marine de l’Armée populaire de libération (MAPL) puisse utiliser ces installations en temps de guerre. Actuellement, aucune évidence n’existe que la Chine mène des activités militaires à partir de ses supposées installations le long du collier de perles. Et dans l’éventualité où la Chine se préparerait à un conflit, elle aurait vraisemblablement à négocier de nouvelles ententes spécifiques afin de pouvoir les utiliser comme bases militaires. Aussi, précisons que les services ou commodités offerts par certains pays ne sont pas réservés à Beijing. Par exemple, depuis le début des opérations contre la piraterie dans le golfe d’Aden, le port de Djibouti est utilisé par la France, les États-Unis, le Japon, l’Allemagne et la Corée du Sud.

En second lieu, le collier de perles met à rude épreuve le principe fondamental de la politique étrangère de la Chine de la non-ingérence, énoncé par Zhou Enlai 1955 et rappelé fréquemment depuis. S’il est vrai que rien n’empêche Beijing de réviser cette posture idéologique traditionnelle, rien non plus ne semble vouloir indiquer qu’il serait profitable d’aller de l’avant avec cette révision. Entre autres, une ingérence risque d’entraîner une implication dans des troubles internes, comme ce fut le cas récemment avec la Birmanie. Notons aussi que Beijing est fidèle à une politique étrangère de non-alignement qui lui interdit de développer des alliances militaires avec d’autres nations. Contrairement à ce qui est espéré, si la Chine conclut qu’une augmentation de sa présence militaire dans certains pays (sur la voie du collier de perles) améliorera proportionnellement sa sécurité énergétique, Beijing risque plutôt de mettre en péril son image d’acteur neutre dans la région et de soulever ainsi de coûteuses inquiétudes.

Le cas du port de Gwadar, au Pakistan, est fort révélateur des limites de la stratégie du collier de perles. Bien qu’il soit supposé représenter la perle la plus précieuse du collier, dans les faits, nombre d’éléments démontrent que son exploitation ne va pas de soi. D’abord, le coût de l’opération de modernisation des installations semble exorbitant. Au vu de l’expérience des Autorités portuaires de Singapour qui sont chargées d’exploiter quotidiennement les activités commerciales de Gwadar, il apparaît que l’entreprise est vouée à d’importantes complications dû au fait que le gouvernement pakistanais ne fournit pas le soutien pour les infrastructures ni la logistique nécessaire au bon fonctionnement du port. Rien ne laisse à penser qu’il en serait autrement sous l’autorité de la MAPL. Au demeurant, s’il advenait contre toute attente que la MAPL réussisse à faire de Gwadar une base moderne capable de supporter des opérations de combat, ces installations seraient vulnérables aux missiles et à l’aviation de l’Inde, laquelle ne tolérait certainement pas que les militaires chinois bénéficient de la générosité de son voisin rival (et ennemi). L’approche chinoise au Sri Lanka n’est guère meilleure. Parce que Colombo se doit d’entretenir des relations amicales avec l’Inde, le gouvernement a adopté une stratégie balancée. Pour ce qui est précisément des spéculations au sujet des installations au port de Hambantota, un officier de la marine sri-lankaise déclarait : «My country is a beautiful pearl, but no one wants it to become a pearl of a Chinese string».

En troisième lieu, sur le plan géostratégique global, il est à signaler que l’occidentalisation de la stratégie navale ne s’opère pas dans un vacuum stratégique. Bien au contraire, la MAPL est assurément appelée à y opérer en présence d’autres marines de stature souvent imposante, comme celles des États-Unis, du Japon et surtout celle de l’Inde, proximité oblige. La signature du pacte de sécurité maritime tripartite en 2013 qui regroupe l’Inde, les Maldives et le Sri Lanka, témoigne de l’effort de New Delhi pour convaincre ses voisins que la sécurité régionale doit nécessairement impliquer une participation indienne et confirme sa ferme intention à s’offrir comme un contrepoids à la présence croissante de la Chine dans la région. En mars 2014, les Seychelles et l’île Maurice se joignent comme nouveaux partenaires à ce groupe maintenant surnommé le IO-5. Plus encore, des approches sont faites avec des pays extrarégionaux en vue d’un dialogue constructif pour une meilleure sécurité dans la ROI, comme en témoigne les pourparlers avec l’Australie et l’Indonésie. Enfin, les esquisses du rapprochement New Delhi-Washington ne sont pas à négliger.

En quatrième lieu, il convient de souligner que si la Chine reluque vers l’ouest dans l’océan Indien, à l’inverse l’Inde porte elle-même une attention particulière à l’est (vers le détroit de Malacca). Depuis le début des années 2000, la marine indienne accentue sa présence dans la région en établissant à Port Blair sur les îles Andaman (à quelque 190 miles nautiques de la position chinoise de Coco Island) le commandement de sa flotte de l’Est, constituée d’environ 50 navires, soit environ le tiers de l’ensemble de la marine indienne. En 2006, dans le cadre de la lutte à la piraterie dans le détroit de Malacca, elle mène des opérations avec les forces indonésiennes. Quelques années plus tard, dans la mer d’Andaman, New Delhi convient d’une entente pour l’utilisation de la base INS Baaz sur l’île de Nicobar – une fenêtre essentielle, précisait l’amiral Verma, pour l’Asie orientale et l’Asie du Sud-Est. Plus globalement, il est à souligner que le budget de la marine indienne a récemment été augmenté de 75% et que les autorités aspirent porter leur force à 200 navires d’ici 2027, par comparaison 130 unités actuellement.

À certains égards, l’entreprise du collier de perles renferme donc en elle-même son lot d’ironies. D’abord, la recherche de nouvelles bases logistiques loin du territoire nationale trahit une certaine inquiétude que ressentent les autorités politiques et militaires sur la qualité et la quantité de l’inventaire hauturier de la MAPL. D’autre part, stratégiquement, le projet comporte ses contradictions. Déployer des unités sur des bases avancées (à quelques jours de navigation des grandes villes portuaires chinoises du sud) expose la Chine à de graves problèmes de défense de son territoire nationale. Le seul correctif possible à cette situation serait une augmentation substantielle du nombre de navires de l’ensemble de la MAPL, alors que justement l’acquisition d’installations portuaires dans la ROI se veut un palliatif au manque de navires. Si les bases avancées s’offrent comme des relais stratégiques amenuisant les complications logistiques de la MAPL, ironiquement leur éloignement amène de nouveaux défis pour les approvisionner régulièrement et de façon sécuritaire.

Par Dominic Roy
Professeur d’histoire au Collège Jean-de-Brébeuf et auteur, entre autres, de Partenaire & ennemie. La Chine face au Viêtnam, 1949-1979 (Presses de l’Université Laval, 2015).

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